Les oligarques libertariens de la Silicon Valley soutenant Trump rêvent de territoires affranchis de taxes, de réglementations, de redistribution et de solidarité, explique Marie Charrel, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Tout un symbole. La Bourse de Chicago, vénérable institution fondée en 1882, aujourd’hui filiale de la New York Stock Exchange, va déménager pour Dallas, au Texas, a-t-elle annoncé mercredi 12 février. Motif : le Texas est la nouvelle « place to be » (« l’endroit où il faut être ») des affaires. Depuis dix ans, plus de 300 entreprises y ont transféré leurs sièges, dont Chevron, Oracle, Toyota Motor, Hewlett-Packard Enterprise et Tesla, l’entreprise d’Elon Musk. « Nous allons devenir la capitale financière de l’Amérique », vante Greg Abbott, le gouverneur du Texas.
A y regarder de près, de tels espaces sont déjà nombreux. L’historien canadien Quinn Slobodian les décrit dans son ouvrage Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie (Seuil, 368 pages, 25,50 euros). Depuis cinquante ans, ils se multiplient partout sur la planète. Il s’agit du Hongkong des années 1980, île probusiness dirigée par de puissants conglomérats familiaux, de Dubaï, du Liechtenstein et des autres paradis fiscaux. Il s’agit des ports francs et « zones économiques spéciales » en Pologne, en Chine, en Inde, où l’on déroule un tapis rouge aux investisseurs à coups de taxes allégés, de facilités diverses et de fiscalité anecdotique.
Le « techno-monarchisme » selon Curtis Yarvin
Dans ce monde fragmenté, sans filet de protection sociale, qui prendrait en charge les vieux et les malades ? Comment les précaires se soigneraient-ils ? Comment se formeraient ceux qui perdent un emploi car leurs qualifications ne sont plus à jour ? Que feraient de leurs enfants les mères solos souhaitant travailler si aucune aide ne le leur permet ?
Pour résoudre ce genre de problèmes, les villes privées mettront peut-être de côté les habitants insuffisamment productifs pour contribuer à leur économie. Elles les enfermeront dans des caves, agrémentées d’un casque d’intelligence artificielle les plongeant dans une vie virtuelle anesthésiante, comme dans le film Matrix. Cela vous fait sourire ? Vous avez tort. Car cette proposition émane sérieusement du blogueur américain néoréactionnaire Curtis Yarvin, très influent auprès de proches de Donald Trump, dont son vice-président, J. D. Vance. Le 18 janvier, il a détaillé sa vision d’un « techno-monarchisme » glaçant dans une interview au New York Times, traduite dans la foulée en français par Le Grand Continent.
« Quand quelqu’un vous montre qui il est, croyez-le dès la première fois », aimait répéter la poète afro-américaine Maya Angelou (1928-2014). Alors, croyons ces anarcho-capitalistes lorsqu’ils annoncent vouloir se débarrasser de la démocratie. Ils sont les ennemis du peuple. Les politiciens de droite et les chefs d’entreprise qui, en Europe et ailleurs, affichent une fascination servile pour le cocktail de déréglementations brutales qu’ils promettent sont les idiots utiles qui permettront leur sombre règne.
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