samedi 9 janvier 2016

« La crise des valeurs favorise les théofascismes »

LE MONDE CULTURE ET IDEES | • Mis à jour le | Propos recueillis par

Professeur émérite de psycho­pathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste, Roland Gori s’est fait connaître pour sa réflexion sur la médicalisation de l’existence (La Santé ­totalitaire, Denoël, 2005) et sa critique des nouvelles formes de contrôle social (L’Empire des coachs, Albin Michel, 2006). En 2009, il fut l’un des initiateurs de l’« Appel des appels » qui rassemblait des critiques venues de professionnels du soin et de l’éducation sur la « transformation de l’Etat en entreprise ». Depuis, il a signé de nombreux ouvrages, dont le nouveau L’Individu ingouvernable, qui paraît aux éditions Les Liens qui libèrent.

Quel regard portez-vous sur les terroristes qui ont agi le 13 novembre 2015 ?
Pour moi, il est très clair qu’il s’agit de mouvements fascistes. Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient : « Viva la muerte ». L’essence du gouvernement fasciste, c’est la terreur. Je parle de fascisme parce qu’un des opérateurs par lesquels se fabrique l’homme fasciste, c’est l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. La mise en spectacle des assassinats par l’organisation Etat islamique (EI) est une propagande par la cruauté pour effacer ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. Ils substituent à une humanité fondée sur le partage du vulnérable (Pic de La Mirandole disait que la dignité de l’homme, c’était cette vulnérabilité extrême) une fraternité fondée sur le meurtre et le sang.
Ces mouvements fonctionnent avec les ­mêmes ressorts profonds et les mêmes opérateurs d’embrigadement que les fascistes. Hannah Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daech [acronyme arabe de l’EI].

Ce qui nous a frappés le 13 novembre, c’est qu’on est passé d’attentats ciblés à des attentats ­indifférenciés…
Ces gens qui tuent de manière indifférenciée sont eux-mêmes indifférenciés par l’organisation de masse qui les prend en charge. Cela n’est possible que dans une société atomisée par une désaffiliation des liens de reconnaissance symbolique (liée à l’urbanisation, au déracinement, à la précarité sociale…). Ils se jettent dans les bras d’un appareil qui les prend totalement en charge du point de vue de la capacité de penser, de décider, de vivre. En fait, ils sont déjà morts, socialement ou subjectivement, identifiés qu’ils sont au corps de leur organisation.

Qu’est-ce à dire ?
Le terreau des néofascismes, c’est cette misère matérielle et symbolique de certaines populations ou de certains individus qui sont déracinés. Remarquons au passage qu’on parle de radicalisation sans se souvenir que c’est la même étymologie que « racine » : la radicalisation a trait aux racines. Se radicaliser, c’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire qui va régler l’existence quotidienne.
Quant à la mort subjective, je vais prendre un exemple issu de la clinique du docteur Adnan Houbballah, qui a vécu la guerre civile au Liban. Il avait pour patiente une jeune fille venue en consultation après un viol collectif, qui s’était complètement séparée de son corps. Elle est ensuite entrée dans la guerre et la haine au point d’offrir son corps, qui ne lui appartenait plus, à ses camarades de combat. Il y avait là un cas typique de dissociation. Les tireurs de masse qui ont agi le 13 novembre sont dans une dissociation comparable : ce sont des automates, des instruments, qui tuent avec ce qui est déjà mort en eux.
L’islamisme terroriste est un mode d’emploi du quotidien, une politique autant qu’une norme de vie. Quand vous avez des ­individus désorientés, qui n’arrivent pas à trouver de réponse aux questions qu’ils se posent, une telle offre peut s’avérer alléchante. C’est pourquoi il s’agit moins de croire que de pratiquer. Les prescriptions comptent davantage que la foi.

Par quoi cette désaffiliation s’est-elle ­produite ?
Ces néofascismes sont une réponse à un ordre néolibéral qui a atomisé et désorienté les individus comme les populations. J’entends par « ordre néolibéral » non seulement une économie, mais plus encore un ensemble de pratiques sociales et symboliques qui transforment chacun d’entre nous en microentreprise chargée de faire fructifier son capital.
Ce que l’on constate dans la clinique, c’est la souffrance de gens qui sont extrêmement seuls : l’autonomie présentée comme émancipation se révèle une profonde solitude. Ils sont en manque de liens, de soutiens. Les « amis » des réseaux sociaux incitent à transformer les moments de l’existence en spectacles et en marchandises. Bref, on assiste à un jumelage insidieux entre la vision néolibérale du monde et une autre conception, « théofasciste ».

N’est-ce pas la thèse que vous soutenez dans « L’Individu ingouvernable », celle d’une parenté entre la crise de la fin du XIXsiècle, celle de l’entre-deux-guerres et celle d’aujourd’hui ?
Oui, je pense qu’on est face à une crise du ­libéralisme du même ordre. Aujourd’hui comme hier, les valeurs sur lesquelles se fondent les pratiques libérales de gouvernement, qui toutes promettent l’émancipation individuelle et le bien-être collectif, se voient démenties par la réalité : chômage, insécurité, misère, brutalisation des rapports sociaux. Ce qui produit une contestation du système dans son ensemble. Faute d’une alternative humaniste et progressiste, la crise des valeurs et des institutions libérales favorise l’émergence de mouvements de masse qui renouent avec la terreur comme pratique de gouvernement : hier le nazisme et le fascisme, aujourd’hui les théofascismes ou encore les mouvements populistes. Ces derniers, qui prospèrent dans le même désert politique, proposent une politique de pacotille en lieu et place d’une réinvention de la démocratie.

Mais ne négligez-vous pas la question ­religieuse ?
Je dirais que le salafisme radical, tel un coucou, vient trouver dans la crise des démocraties libérales l’occasion de couver les œufs de ses ambitions politiques. La crise des valeurs libérales, le déclin des mouvements socialistes et communistes offrent au salafisme politique des opportunités révolutionnaires ­conservatrices. Notons que ces mouvements ont prospéré sur la délégation que les Etats néolibéraux ont accordée aux associations privées. L’Etat a abandonné ses prérogatives de missions publiques qui assuraient la solidarité sociale par les voies d’éducation, de santé et de culture.
Cette externalisation des services de l’Etat, prônée par le néolibéralisme, a permis que ces domaines tombent dans des mains partisanes. C’est par ce biais que les islamismes radicaux, en Europe et au Maghreb, mais aussi ailleurs, trouvent des occasions de mobiliser au-delà de la religion, pour se transformer en idéologie politique, sociale et culturelle.
Ces mouvements néofascistes rassemblent de manière rhapsodique tous les mécontentements, toutes les frustrations, tous les opportunismes. Par exemple, ils permettent à des entrepreneurs de l’horreur, pour beaucoup issus de l’ancienne armée irakienne, de faire des affaires. C’est une espèce de bricolage. Souvenez-vous de la déclaration de Mussolini dans Il Popolo d’Italia en 1919 : « Nous nous permettons le luxe d’être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu et de milieu. » Vous ­retrouvez ce que dit Hannah Arendt, le totalitarisme, c’est : « Tout est possible ».

Comment réagir aujourd’hui ?
Je dénonce la démocratie sécuritaire mais je pense que les mesures d’urgence sont nécessaires. Sans cela, nous risquons non seulement notre peau mais notre humanité, notre manière d’être, de vivre et de penser politiquement. Hannah Arendt rappelle que la terreur est un principe antipolitique. Si on laisse s’installer la terreur, on renonce au champ du politique.
Ces mesures sont nécessaires mais aucunement suffisantes. Il nous faut revoir intégralement notre vision néolibérale de la politique. Nous avons laissé le système technicien et marchand penser et gouverner à notre place. Nous devons rétablir une démocratie confisquée par le néolibéralisme. Face à des fascismes qui se prévalent de la religion et de la ­morale, nous devons cesser de concevoir la valeur sur l’étalon marchand et juridique. N’oublions pas que la normativité nazie s’est installée par la critique de ces conceptions abstraites et financières de la valeur.
Nous devons, à l’inverse, impérativement relever le défi de la modernité en permettant, par la culture, l’information, l’éducation et le soin, de relier le passé, le présent et l’avenir. Non pas, comme le Front national, en retournant vers des entités traditionnelles ou des valeurs du passé, mais en misant, comme ­Albert Camus, sur l’éternelle confiance de l’homme dans le langage de l’humanité.
À LIRE
« L’Individu ingouvernable », de Roland Gori (Les Liens qui libèrent, 352 p., 22,50 €).

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/12/31/la-crise-des-valeurs-favorise-les-theofascismes_4840241_3224.html#GcKS5QTtmeJuuGBw.99

jeudi 7 janvier 2016

Economie Sociale et Solidaire vs Economie collaborative - La révolution numérique et la notion de service public



 
Une réflexion intéressante de Hugues Sibille, président du Labo de l’économie sociale et solidaire, sur la nuance fondamentale entre "économie collaborative" aujourd'hui accaparée par des prédateurs dont la raison d’être est le profit et l'économie sociale et solidaire dont l'essence est de créer de l'activité économique au service des citoyens et non du capital. 

Si l'économie collaborative s'appuie sur une "communauté", cette dernière n'a aucun pouvoir sur l'entreprise qui "intermédie" dont la seule vocation est le profit "La finalité de Blablacar, c’est de gagner de l’argent, le plus vite possible, pour répondre aux attentes des investisseurs." 

Il est intéressant d'ailleurs de voir que toutes ces entreprises Airbnb, Uber ou pire facebook ont développée une rhétorique bien huilée sur leur penchant humaniste pour "rendre le monde meilleur" (je vous conseille d'ailleurs vivement la série Silicon Valley qui se moque allègrement des grands gourous de la Silicon Valley et de leur pitchs formatés). 

Pour m'intéresser de très près depuis quelques temps aux révolutions qu'engendre le numérique, je suis toujours frappé de la fascination actuelle autour des "grands comptes". Des enjeux financiers et du statut d'entrepreneur comme pierre angulaire, aussi bien à petite échelle (les chauffeurs uber sont des autoentrepreneurs) que les start up de la silicon valley. Surement un héritage de l'ambivalence des origines du net développé dans un précédent article dont l'un des fondements en plus des militaires et des universitaires est le mouvement libertarien américain en opposition à l'Etat central et à une trop forte régulation.

A l'instar d'Hugues Sibille, je milite pour une approche sociale et solidaire de la révolution numérique sur le modèle de wikipedia qui reste pour moi la plus belle utopie devenu réalité. 
"C’est maintenant qu’il faut réagir. Il faut essayer d’entreprendre, avec les principes de l’économie sociale et solidaire, dans des secteurs comme la santé, l’éducation, la culture où le principe d’intérêt général est très fort.
Être capable de faire une offre avec le métier de la plateforme et des principes coopératifs. Que les membres soient une communauté beaucoup plus engagée dans le projet de l’entreprise. (...)
L’économie sociale et solidaire devrait avoir une approche différente de la gestion des données, davantage open source, plus proche des biens communs pour respecter ses principes."

Un des manques que nous devons combler à mon sens est de penser la révolution numérique sous l'angle de la notion de service public. J'ai été cité sur twitter "le service public du 21ème siècle, c'est peut être un agrégateur de communs.." où comment l'open source et l'open data peuvent nous permettre d'avancer ensemble à des échelles jusque là jamais atteintes. 

A titre d'illustration, lors du budget participatif de la ville de Paris, j'avais proposé un projet, in fine pas retenu de réseau social citoyen. Je pense en effet que les réseaux sociaux sont un outil magnifique de mise en relation d'information et de partage. Mais le fait que le modèle économique de Facebook, Twitter ou Google soit de monnayer les données personnelles fournies comme des victimes volontaires que nous sommes devenus me gêne profondément. Réflexe de riche surement mais j'abhorre la publicité et l'immersion dans ma vie privée des géants du net même si je suis un des premiers utilisateurs, les services de google par exemple étant d'une performance inégalée en plus d'être gratuits... 

Une fois que tout cela est dit, je n'ai pas la réponse aujourd'hui pour égaler la puissance de frappe des géants de la Silicon Valley ou l'agilité des entrepreneurs de start up. A minima, posons le débat qui est désespérément absent. J'embraye sur mon idée de réseau social, est ce que demain, nous pourrions avoir une adresse mail fournie par l'ONU, un modèle d'applications autour de l'open source, le développement des API ouverte des administrations et autres fous géniaux développeurs dans leur coin. Un exemple intéressant, le seul que j'ai vu aujourd'hui en France, est la fabrique des mobilités pilotée par l'ADEME qui est une nouvelle manière de penser l'intervention publique à l'aune de la révolution numérique. L'idée est de penser une institution parapublique comme catalyseur mettant à disposition les "communs" entre acteurs afin d'élaborer un éco système où chacun pourrait se concentrer sur sa valeur ajoutée et mettre en commun le reste.

samedi 19 décembre 2015

vendredi 16 octobre 2015

Dominique Rousseau : « Il faut construire une démocratie continue »

Une interview rafraîchissante de Dominique Rousseau, professeur de droit qui explore les nouvelles voies envisageables de la démocratie en partant du constat que notre démocratie représentative actuelle est une institution qui est morte a l'instar de Michel Serres qui utilise la métaphore de la lumière des galaxies qui continuent à nous parvenir alors qu'elles sont mortes depuis longtemps.

Dominique Rousseau : « Il faut construire une démocratie continue »

LE MONDE CULTURE ET IDEES | • Mis à jour le | Propos recueillis par
Dominique Rousseau est professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature et codirecteur de l’Ecole de droit de la Sorbonne depuis 2013. Dans son nouvel ouvrage, Radicaliser la démocratie. Propositions pour une refondation, il formule des suggestions fortes et hardies pour sortir de la crise de l’Etat-nation. Entretien.
Pourquoi faudrait-il « radicaliser la ­démocratie » ?
Toutes les institutions sur lesquelles reposait jusqu’à présent notre société sont remises en cause. Le suffrage universel perd sa force légitimante du fait de l’abstention, les partis politiques n’ont plus d’adhérents, les syndicats ne représentent plus grand monde, le Parlement ne délibère plus. Mais ce n’est pas seulement une crise de l’Etat, c’est aussi une crise de la justice, de la médecine, de l’éducation, du journalisme, de la famille… Toutes ces institutions qui fonctionnaient sur des règles établies, routinières, s’interrogent en même temps. C’est cette coïncidence qui nourrit la crise actuelle. Il faut donc repenser toute l’organisation ­sociale. Radicaliser signifie revenir aux principes, à la racine de la chose démocratique, c’est-à-dire au peuple. Or le peuple a été oublié, il a été englouti par le marché – le consommateur a pris le pas sur le citoyen – et par la représentation : les représentants parlent à la place des citoyens.
La France est pourtant l’un des pays qui ont inventé la démocratie repré­sentative…
Oui, mais cette invention est un contresens ! Sieyès [1748-1836] l’a très bien dit : le régime représentatif n’est pas et ne saurait être la démocratie puisque, dans le régime représentatif, le peuple ne peut parler et agir que par ses représentants. Au fond, ce qu’on demande au peuple, c’est de voter, et de se taire. Mon propos est que le peuple vote et continue à parler afin d’intervenir de manière continue dans la fabrication de la loi.
Comment définissez-vous le peuple ?
Le peuple est défini par un accord sur le droit. Si l’on ne définit pas le peuple par les droits, comment le définit-on ? Par la race ? Par la religion ? Par le sang ? Le peuple n’est pas une donnée naturelle de la conscience, c’est une création artificielle – et le droit a un rôle déterminant dans cette création. On ne naît pas citoyen, on le devient. La marche du 11 janvier, après les attentats, le prouve fort bien. Le peuple a marché sur le slogan « Je suis juif, je suis musulman, je suis chrétien, je suis policier, je suis Charlie ». Ce qui fait le peuple, c’est le partage de la même conception du droit à la liberté d’expression, à l’égalité des différences. Nous sommes différents, et nous sommes égaux. C’est la reconnaissance de l’égalité par la reconnaissance des différences. On n’a jamais défini aussi bien la force du principe d’égalité. C’est cet accord sur le droit, ce bien commun, qui transforme la foule en peuple.
Que dire de ceux qui ont déclaré : « Je ne suis pas Charlie » ?
On le leur a beaucoup reproché. A tort : ceux qui n’ont pas respecté la minute de silence sont des jeunes qui n’ont pas accès aux droits – au logement, à la santé, au travail, à l’éducation. Ils se définissent alors autrement  : par les quartiers, la religion. Le peuple des « sans-droits » se construit par d’autres instruments qui fragilisent aujourd’hui le bien social.
Quelle différence faites-vous entre le peuple et la nation ?
La nation est un être abstrait, un concept. Le peuple, ce sont les individus concrets qui s’accordent sur le droit. Il faut construire une autre forme politique, ce que j’appelle la « démocratie continue », c’est-à-dire une autre façon d’entendre la représentation. La représentation, c’est une division du travail politique entre représentants et représentés. Il y a deux cas de figure. La « représentation-fusion » où le corps des représentés ­fusionne avec et dans le corps des représentants : elle caractérise le principe monarchique. En 1789, on a séparé le corps du roi des intérêts de la nation, mais on les a immédiatement recollés dans le corps législatif, celui des représentants, des élus, perpétué dans le principe étatique.
L’autre conception est la « représentation-écart », car la fusion est totalitaire. Il faut trouver des institutions permettant de maintenir l’écart entre le corps des représentants et celui des citoyens. Notamment par l’institutionnalisation d’un droit de réclamer pour les citoyens, d’un droit d’intervenir, de parler entre deux moments électoraux à côté, voire contre leurs représentants.
Vous proposez quelques remèdes ­hardis…
La « démocratie représentative » représente la nation, l’être abstrait, qui est à l’Assemblée nationale. Je propose, dans la lignée de Pierre Mendès France, de créer une assemblée sociale, à côté de l’Assemblée nationale, et qui représenterait les citoyens concrets, pris dans leur activité professionnelle, associative, et qui aurait un pouvoir délibératif, et pas simplement consultatif. Cette assemblée sociale serait l’expression du peuple de tous les jours, le peuple concret, qui n’a pas aujourd’hui de lieu pour s’exprimer. Lorsque, par exemple, dans une école, un gamin va être expulsé, les familles se mobilisent pour l’empêcher. Il existe une solidarité qui n’est pas visible, dont on ne parle pas. Que demandait le Tiers-Etat ? A avoir une assemblée à lui. C’est ce que je demande : que le peuple physique, de tous les jours, ait une visibilité institutionnelle.
Comment seraient désignés les membres de cette assemblée ?
Le débat reste ouvert. Soit dans un premier temps par les associations, les syndicats, les groupes représentatifs, soit par le suffrage universel, voire le tirage au sort. Dans les cours d’assises, n’importe qui, après un moment de désarroi, prend au sérieux sa fonction de juré et passe d’une conscience immédiate à une conscience plus élaborée. Ce qui transforme un individu tiré au sort en magistrat, c’est la délibération. On ne naît pas citoyen-juré, on le devient. Pour toutes les grandes questions de société, organiser des conventions de citoyens, tirés au sort, pour émettre un avis me paraît ouvrir sur le peuple de tous les jours cette possibilité de participer à la fabrication de la loi. Il faut renverser cette croyance que les citoyens n’ont que des intérêts, des humeurs, des jalousies et que la société civile, prise dans ses intérêts particuliers, est incapable de produire de la règle. Il y a de la norme en puissance dans la société civile.
Avec l’élection à la proportionnelle de l’Assemblée nationale, vous semblez vouloir en revenir à la IVe République…
Pas du tout. L’élection populaire du président de la République est un élément d’unité, de stabilité du système politique, qui oblige tous les cinq ans les partis politiques à se regrouper autour de deux grands pôles. C’est une première différence. La ­seconde, c’est que je propose que le mode de scrutin proportionnel soit accompagné d’un contrat de législature, c’est-à-dire qu’il y ait entre la majorité de l’Assemblée nationale et le gouvernement un accord sur le programme. S’il y a rupture du contrat, chacun retourne devant les électeurs. Le gouvernement tombe et l’Assemblée est dissoute. C’est un élément fort de stabilité qui conduit le gouvernement et sa majorité à un exercice responsable du pouvoir.
Et le président de la République ?
Il a un rôle d’arbitre. Dans tous les pays où le président est élu au suffrage universel, c’est le premier ministre qui gouverne  : Portugal, Autriche, Islande, Roumanie, Pologne, Irlande… Pour clarifier les choses, je propose que ce soit désormais le premier ministre qui préside à Matignon le conseil des ministres, là où se détermine et se conduit la politique de la nation.
Vous critiquez l’ENA…
Je propose la suppression de l’ENA et du Conseil d’Etat. Très utiles dans la période de construction de l’Etat, ils sont aujourd’hui un obstacle à l’expression de la société civile. Non pas qu’un pays n’ait pas besoin d’élites, mais elles sont en France formatées par une pensée d’Etat, élaborée à l’ENA. Chaque fois qu’une question se pose, on crée une commission et on y place à la tête un conseiller d’Etat, comme si les autres étaient incapables de réfléchir aux problèmes de société. La pensée d’Etat est aujourd’hui un élément du blocage de la société française.
Mes autres propositions : le contentieux administratif sera confié à une chambre de la Cour de cassation. Le Conseil d’Etat a été créé contre la Cour de cassation, il s’agissait d’interdire aux juges d’examiner les actes de l’administration. Il a progressivement fait évoluer sa jurisprudence pour ne plus donner cette apparence de juge spécial de l’administration protégeant l’administration. Cette double fonction, d’être à la fois conseiller du gouvernement et juge de l’administration, pose un problème au moins constitutionnel sinon politique.
Ce qui mène à revoir le rôle du ministère de la justice ?
Il faut en effet le supprimer. Les qualités d’un gouvernement et celles de la justice sont incompatibles. La justice doit être neutre, impartiale, objective, car un gouvernement est légitimement partial et partisan. Il faut donc sortir la justice du gouvernement pour confier la gestion du service public de la justice à une autorité constitutionnelle, le Conseil supérieur de la justice – et pas de la magistrature –, qui aura à prendre en charge le recrutement, la formation, la discipline des magistrats et le budget de la justice. On avait autrefois un ministère de l’information : on a sorti l’information du gouvernement pour la confier à une autorité constitutionnelle. Il y a bien aujourd’hui cette idée que la société peut se prendre en charge par d’autres moyens que la forme Etat.
Vous réhabilitez l’utopie ?
Mais oui ! L’utopie est ce qui fait accéder à la réalité qui vient. Ce dont on a besoin, c’est de montrer la forme politique qui arrive, même si elle n’existe pas, d’imaginer les mots et les institutions qui vont la faire ­vivre. Une société a besoin d’horizon. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est une société qui contourne ses institutions, créées au XIXe siècle, en inventant d’autres formes du vivre-ensemble.
On me dit  : « Si la société n’est plus gérée par l’Etat, elle va l’être par le marché ». Mais il suffit de penser à la chèvre de M. Seguin  : la chèvre, c’est la société, M. Seguin, c’est l’Etat. La chèvre était heureuse et tranquille avec M. Seguin, mais elle veut être libre  ; elle s’en va et se fait manger par le loup – le marché. On a tous en tête que si la société quitte l’Etat, le CAC 40 va la dévorer. Tout mon propos consiste à dire qu’on n’est pas condamné à cette alternative, et qu’il faut trouver les institutions qui permettent à la chèvre de M. Seguin de ne pas mourir au petit matin, mais de pouvoir parcourir tous les chemins de la liberté.

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